Belles de jour et noctambules, bienvenue…

Archives de la catégorie ‘Rumeur des villes’

Trop de bruit…

Depuis plusieurs mois, je vis sans radio ni télévision. Est-ce la période qui veut ça? Il me semble que les discours n’ont jamais été aussi creux, aussi vains… Une chose et son contraire. Effet d’annonce. Tonitruantes déclarations jamais suivies d’effets. Mépris. Insultes sans modération… Je n’en pouvais plus. Ces mots prononcés par les journalistes, les politiques, les experts, les humoristes, les devins étaient devenus pour moi une agression permanente. Des inconnus braillards qui n’en finissaient pas de faire intrusion.

La solution était simple. Tourner les manettes, appuyer sur les boutons. C’est ce que j’ai fait. Sans aucun regret.

Désormais je vis dans le silence. Du moins, dans aucune autre agitation que celle du vent ou de mon esprit. On dit « le silence » mais il est si rare. Il y a toujours un oiseau, un chien, un enfant qui joue dans la rue. Et la nuit venue, ce sont les pas inconnus sur le macadam, un volet qui claque, la cloche qui sonne les heures. Alors pourquoi certains ont si peur du silence qu’ils se croient obligés de toujours maintenir un brouhaha sonore qui leur donne l’impression d’une proximité? Effet de notre envahissante modernité? Peur de la solitude ou bien, plutôt, peur d’être face à des pensées qui ne sont pas toujours confortables?

Le silence relatif est un choix qui permet aux pensées de flotter puis de se déposer lentement, de se sédimenter. Il ôte toute illusion. Seul avec soi, il faut alors pouvoir se regarder, s’accepter tel qu’on est. Gris. Ni blanc, ni noir. Plutôt dans la nuance. Délicat. Fragile peut-être… Pour éviter le mur, certains se réfugient dans l’hyper-activité. D’autres dans la rumeur d’un monde déglingué et lointain. Quand le tsunami gronde, d’aucuns se disent que la retraite, même plus tard que prévu, ce n’est pas si mal, finalement…

Mais surtout.

L’arrêt du bruit médiatique laisse enfin toute sa place à la musique. Alors, sans aucun obstacle, elle se déploie. Intense, immense, magnifique. Et elle parle, directement au cœur, des choses de la vie.

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Passe-moi le journal…

… que je voie si dans dans cette région de mer et de lagunes les hommes et les femmes boivent toujours la tasse sous la vague furieuse qui les a tirés du lit. Je me demande ce que ça fait de prendre son petit-déjeuner sur le toit. Il faudra que j’essaie pour voir… puisqu’on nous prédit une lente mais sûre montée du niveau de la mer. Bientôt nous ferons tous rehausser nos maisons ou bien nous vivrons de toit en toit, allant d’un bâtiment à l’autre dans des gondoles en plastique mauve, comme celle qui trône sur la télé de madame Cortez. Si, je t’assure, je l’ai vue en allant chercher un paquet la dernière fois. Un cadeau de son fils qui a fait un voyage à Venise avec le C.E de sa boite.

Passe-moi le journal, que je voie si Monsieur Merlut, notre voisin du cinquième n’est pas mort la semaine dernière, tout seul, dans son lit, pendant que je passais, silencieuse et fermée, dans l’escalier, mon panier plein de légumes bio sous le bras. Tu te souviens, il s’était montré gentil quand notre baignoire avait fui dans son lit. Il n’était peut-être pas si seul pour finir, puisque sa fille l’avait accueilli chez elle tout le temps des travaux.

Passe-moi le journal que je voie si on nous prend toujours pour des cons.

Passe-moi l’encart Livres. Tu crois qu’Amélie est encore dans le tiercé de tête? Talonnée par Houellebecq? Hum, ça m’étonnerait… Les écrivains sont comme des chevaux. Casaque rouge pour Amélie, noire pour Marc Lévy. Tu veux prendre des paris? Je te préviens, ça change de semaine en semaine, ils caracolent, piaffent, se doublent mais pour finir, c’est toujours les mêmes qui courent dans l’herbe verte. Les autres, on ne les sort pas des stalles. Pas assez charismatiques. Pas assez provocants… Pas assez lucratifs quoi!

Passe-moi le journal que je voie qui, encore, cette fois, s’en est mis plein les poches. Le CAC 40 fait de la dentelle sur le graphique, le Dow Jones s’accroche au mât. Peu importe ce qui se passe dans le monde, que les gens meurent de faim ou du sida, il y a toujours, là, pas loin, des bookmakers chinois, français, américains, anglais prêts à prendre des paris sur notre durée de vie. Et qu’importe s’il faut organiser la famine ou la guerre pour se mettre de côté quelques lingots. La fortune sourit aux audacieux, tiens, c’est écrit là, dans le dicton du jour, tu vois?

Passe-moi le journal, j’ai promis à Denise de lui garder la page du sudoku. Tu sais ce que c’est, toi, ce jeu-là? Elle en raffole autant que des marrons glacés. Que veux-tu, elle aligne les chiffres pour ne pas penser… C’est sans doute plus facile comme ça. Et puis elle habite au rez-de-chaussée, avoue que c’est moins facile pour se suicider. Moi, je préfère les mots croisés. Alors, ça ne me dérange pas.

Passe-moi le journal pour que je compte les mots, les mots qui comme des mouches noires volent autour des cadavres, se repaissent de leur lente décomposition sous un soleil brûlant. Que je compte les mots qui hachent et débitent, les mots de ces journalistes qui croient que le monde, c’est ce que leurs photographes de presse saisissent dans le rectangle de leur objectif… Ah! Tu ne trouves pas ça indécent, à force?

Passe-moi le journal, je vais jeter un œil aux annonces d’emploi. Dynamique, motivé, flexible, adaptable, mobile, esprit de synthèse, capacité à diriger une équipe… c’est tout moi, tu ne trouves pas? D’ailleurs, pour survivre à vingt-cinq ans de mariage avec toi, il faut bien ça, non? Qui sait, peut-être aurais-je, moi aussi, demain, mon entrefilet dans le journal… Pourquoi? Mais parce qu’un jour, comme c’est arrivé à d’autres, je ne supporterai plus le vieux con que tu es devenu. Et je ferai de toi un délicieux bœuf bourguignon… ou une daube. J’hésite encore. C’est pour ça que tu peux continuer à lire le journal, tranquillement assis dans ton fauteuil, ton whisky à portée de main… Et puis creuser des trous dans le jardin, ce n’est pas mon fort…

Passe-moi le journal. Maintenant qu’on a vu qu’il n’y avait rien de passionnant dedans, je vais allumer le feu avec. Et toi, pendant ce temps-là, prends le supplément. Tu y mettras les épluchures de légumes… Eh oui mon vieux, aujourd’hui, c’est toi qui fait la soupe!

La rentrée littéraire

La rentrée littéraire… ce grand tube digestif dans lequel tombent des milliers de mots qui s’enchevêtrent, se croisent, s’apparient. Et  forment des groupes, des phrases, tout un ensemble intelligible (ou non) qui finit par devenir, par la magie numérique, des pages. Pages lues et relues, biffées, remaniées et enfin imprimées. Au bout du tuyau, les pavés s’accumulent. ISBN, dépôt légal, service de presse. Et c’est parti…

La rentrée littéraire, ce déluge de codes-barres qui s’étale en raz de marée sur les tables des libraires inspirés. C’est la rentrée, la rentrée des auteurs, ceux dont tout le monde parle et Paris bruisse de cocktails endiablés où ce petit monde se retrouve. Sur le seuil ou bien sous l’olivier… A moins que ce ne soit dans le passage… Mais il y des déchets. Oui, forcément, c’est un système perfectionné, developpé qui produit et donc jette. Jette des milliers de manuscrits qui s’écoulent par un long tuyau dans la fange, dans l’humus des mots moisis. Mots pourris, abandonnés, livrés à eux-mêmes. Mots qui surnagent et fermentent et finissent pas donner naissance à d’autres mots qui, à leur tour, tomberont dans l’entonnoir pour un nouveau cycle littéraire…

En bas de chez moi…

En bas de chez moi, côté cour, il y a un restaurant. Une verrière aère les cuisines. Parfois j’entends les assiettes qui s’entrechoquent. Ça sent le poisson que le chef grille habilement. Aller-retour. Et puis la sonnette tintinnabule, tiens, le plat est prêt, qui attend sur la desserte. Un serveur vient le chercher, emporte l’assiette à grands pas à travers la salle et la dépose devant une femme. Une femme brune aux longs cheveux. Une femme qui n’a plus faim. Une femme qui pleure dans son assiette. Son mari la quitte.

En bas de chez moi, côté rue, il y a des enfants qui jouent. Ils s’élancent, intrépides, avec leurs robots colorés en main. A moins qu’ils ne dévalent la petite pente à cheval, à deux ou trois, sur un skate qui gronde sur l’asphalte alors qu’il prend de la vitesse. Leurs conciliabules volent de porte en porte et parfois, en riant, ils se tuent à coup de pistolet à eau.

En haut de chez moi, côté ciel, il y a des nuages qui défilent sur l’écran géant d’un ciel pur. Des étoiles qui palpitent dans le vent. Des étoiles jaunes et vertes. Des oiseaux volent. Rapide, leur ombre me frôle en criant. Je m’égare dans l’entrelacs des couleurs qui surgissent au couchant. Le ciel poudroie, ondule, vacille. La pluie oblique peigne les réverbères. Tout brille et fond dans la nuit qui louvoie.

En bas de chez moi, côté cour, il y a un homme qui peint. Debout devant son chevalet, il hésite et par touches délicates met de la vie sur le tableau que je ne vois jamais. L’homme est vieux. Il porte une barbe et son front est dégarni. Il a sur le dos toujours le même chandail bleu qui poche aux coudes. Et un vieux jean qui ne craint pas les taches. La pièce où il travaille est éclairée par une grande baie. Les murs sont blancs. Rien ne s’y accroche, sauf la lumière.

En bas de chez moi, côté rue, il y a toi qui m’attends. Ne bouge pas. Je descends…