Belles de jour et noctambules, bienvenue…

La terre houleuse fulmine. Dans la lumière pâle de ce matin d’hiver, la campagne s’éveille sous des hordes de brume qui glissent au ras des champs et accrochent la cime des arbres. Une voiture passe de temps à autre, son bruit ricoche longtemps dans la vallée. Mes pas écrasent l’herbe mouillée sur le bord du chemin. Je ne sais pas encore où je vais. A l’est, un soleil paresseux embrase les reliefs de son éclat blanc et déjà la pierre brute des maisons semble chercher les chiches rayons du levant. C’est l’heure où l’ombre est noire et humide comme une cave. Le car déboule au détour du virage. Il vient chercher les enfants qui attendent l’heure de l’école, un peu plus loin, tous massés au bord du trottoir pour profiter d’une petite tranche nette de lumière. Les mères tiennent les plus petits contre elles pour chasser de leurs épaules le froid glacial qui se répand. L’heure la plus froide, c’est une demi-heure après le lever du soleil.

Il faut vivre dans cette campagne fruste et humide pour comprendre à quel point, même un rayonnement infime peut changer le cours de la journée. Voilà, déjà le car repart dans un grondement, les petits visages à peine visibles derrière la buée des vitres. Je monte à l’assaut de la colline. Mon chien me suit en frétillant. J’ai toujours aimé être dehors, au contact de la nature et du vent mais jamais cela ne m’a paru vital comme maintenant. Ma maison est devenue une cage dont je m’échappe régulièrement, un fardeau de solitude compacte. Trop de silence entre ses murs épais, même la musique n’y peut rien. Si j’y reste, je vais devenir fou à force de guetter par les fenêtres nues un visage connu, un sourire de connivence, un peu de cette chaleur humaine qui fait tant défaut. Ici les gens sont taillés dans l’hiver : rudes, méfiants et froids, calfeutrés dès la nuit tombée dans la chaleur rance de leurs intérieurs. C’est comme s’ils n’avaient rien à dire, comme si leur vie était si absurde que ça se passait de mots…

Alors je marche. Vu d’en haut, je suis un simple petit mouvement de compas sur les chemins qui maillent les collines. Je ne veux pas sombrer, à mon tour, dans ce vide. Au moins, entre les arbres et les buissons, la vie va, vole et chante. Une mésange bleue et jaune, un rouge-gorge solitaire. Là, le ruisseau qui coule avec ses petits bruits qui font comme des sourires dans le silence désert de cette campagne immobile. Dans les vergers, quelques pommes rouges et piquées font une concurrence discrète au soleil. Entre les herbes hautes, un frôlement, soudain… Mon chien se précipite et revient, plus tard, bredouille, la truffe et le poitrail humides. Je pose un instant ma main sur sa tête large, sa bonne grosse tête de chien aimant.

Alors je sais que je vais partir. Ces balades au long des chemins ne sont que la répétition de ce prochain envol. Je ne le comprends que maintenant. Je vais quitter cette terre grasse qui alourdit mes pas. A mes pieds, tombera bientôt le manteau de silence qui depuis si longtemps alourdit mes épaules. Je laisserai derrière moi le soleil froid. J’irai vers un ailleurs. Un ailleurs qui ne sera ni meilleur, ni moins bien, simplement différent.

Et lentement, j’essaierai de l’apprivoiser.

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Commentaires sur: "L’arpenteur des collines" (12)

  1. J’aime !!!

  2. C’est joli. 🙂 Nostalgique mais porteur d’espoir.

  3. L’image des pommes me plaît beaucoup. Dis donc, tu « tailles un short aux campagnards » !

  4. Ton texte me fait penser aux petits villages de campagne qui parsèment la Bretagne. Je ne sais pas si c’est le froid qui me donne ce sentiment mais ton texte me rend mélancolique. Très beau…

    • Merci Griotte… Je ne pensais pas spécialement à la Bretagne en écrivant ce texte, plutôt à l’Est mais la campagne, où qu’on aille, a des caractéristiques communes… 🙂

  5. Quel beau texte ! J’ai ressenti un brun de nostalgie en le lisant…

    • @ Océane : merci… Nostalgie, oui, c’est le mot employé dans tous les commentaires, ou presque…

  6. j’aime BCP aussi…
    une découverte
    un texte qui me plait aussi par son écriture
    La dernière phrase…elle parle beaucoup…

    • @ Coumarine : merci… je suis ravie de savoir que ce texte te plait, toi qui a une véritable expérience d’écriture…

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