Belles de jour et noctambules, bienvenue…

… que je voie si dans dans cette région de mer et de lagunes les hommes et les femmes boivent toujours la tasse sous la vague furieuse qui les a tirés du lit. Je me demande ce que ça fait de prendre son petit-déjeuner sur le toit. Il faudra que j’essaie pour voir… puisqu’on nous prédit une lente mais sûre montée du niveau de la mer. Bientôt nous ferons tous rehausser nos maisons ou bien nous vivrons de toit en toit, allant d’un bâtiment à l’autre dans des gondoles en plastique mauve, comme celle qui trône sur la télé de madame Cortez. Si, je t’assure, je l’ai vue en allant chercher un paquet la dernière fois. Un cadeau de son fils qui a fait un voyage à Venise avec le C.E de sa boite.

Passe-moi le journal, que je voie si Monsieur Merlut, notre voisin du cinquième n’est pas mort la semaine dernière, tout seul, dans son lit, pendant que je passais, silencieuse et fermée, dans l’escalier, mon panier plein de légumes bio sous le bras. Tu te souviens, il s’était montré gentil quand notre baignoire avait fui dans son lit. Il n’était peut-être pas si seul pour finir, puisque sa fille l’avait accueilli chez elle tout le temps des travaux.

Passe-moi le journal que je voie si on nous prend toujours pour des cons.

Passe-moi l’encart Livres. Tu crois qu’Amélie est encore dans le tiercé de tête? Talonnée par Houellebecq? Hum, ça m’étonnerait… Les écrivains sont comme des chevaux. Casaque rouge pour Amélie, noire pour Marc Lévy. Tu veux prendre des paris? Je te préviens, ça change de semaine en semaine, ils caracolent, piaffent, se doublent mais pour finir, c’est toujours les mêmes qui courent dans l’herbe verte. Les autres, on ne les sort pas des stalles. Pas assez charismatiques. Pas assez provocants… Pas assez lucratifs quoi!

Passe-moi le journal que je voie qui, encore, cette fois, s’en est mis plein les poches. Le CAC 40 fait de la dentelle sur le graphique, le Dow Jones s’accroche au mât. Peu importe ce qui se passe dans le monde, que les gens meurent de faim ou du sida, il y a toujours, là, pas loin, des bookmakers chinois, français, américains, anglais prêts à prendre des paris sur notre durée de vie. Et qu’importe s’il faut organiser la famine ou la guerre pour se mettre de côté quelques lingots. La fortune sourit aux audacieux, tiens, c’est écrit là, dans le dicton du jour, tu vois?

Passe-moi le journal, j’ai promis à Denise de lui garder la page du sudoku. Tu sais ce que c’est, toi, ce jeu-là? Elle en raffole autant que des marrons glacés. Que veux-tu, elle aligne les chiffres pour ne pas penser… C’est sans doute plus facile comme ça. Et puis elle habite au rez-de-chaussée, avoue que c’est moins facile pour se suicider. Moi, je préfère les mots croisés. Alors, ça ne me dérange pas.

Passe-moi le journal pour que je compte les mots, les mots qui comme des mouches noires volent autour des cadavres, se repaissent de leur lente décomposition sous un soleil brûlant. Que je compte les mots qui hachent et débitent, les mots de ces journalistes qui croient que le monde, c’est ce que leurs photographes de presse saisissent dans le rectangle de leur objectif… Ah! Tu ne trouves pas ça indécent, à force?

Passe-moi le journal, je vais jeter un œil aux annonces d’emploi. Dynamique, motivé, flexible, adaptable, mobile, esprit de synthèse, capacité à diriger une équipe… c’est tout moi, tu ne trouves pas? D’ailleurs, pour survivre à vingt-cinq ans de mariage avec toi, il faut bien ça, non? Qui sait, peut-être aurais-je, moi aussi, demain, mon entrefilet dans le journal… Pourquoi? Mais parce qu’un jour, comme c’est arrivé à d’autres, je ne supporterai plus le vieux con que tu es devenu. Et je ferai de toi un délicieux bœuf bourguignon… ou une daube. J’hésite encore. C’est pour ça que tu peux continuer à lire le journal, tranquillement assis dans ton fauteuil, ton whisky à portée de main… Et puis creuser des trous dans le jardin, ce n’est pas mon fort…

Passe-moi le journal. Maintenant qu’on a vu qu’il n’y avait rien de passionnant dedans, je vais allumer le feu avec. Et toi, pendant ce temps-là, prends le supplément. Tu y mettras les épluchures de légumes… Eh oui mon vieux, aujourd’hui, c’est toi qui fait la soupe!

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Commentaires sur: "Passe-moi le journal…" (2)

  1. Qu’elle craque… mais je ne suis pas certaine qu’il sera délicieux, son plat. 😉

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